NADEGE BERAUD KAUFFMANN

HISTOIRE

Marguerite Frichelet - Avet, l'insurgée savoyarde - Mai 1793

Après l’annexion de la Savoie par l’armée de la Première République française et la création du département du Mont-Blanc en novembre 1792, la révolte gronde dans la Vallée de Thônes à l’est d’Annecy. Les habitants qui dépendaient auparavant du royaume sarde sont désormais soumis aux mêmes lois qui régissent le reste du territoire français et qui ont été édictées par la Convention. Ainsi les prêtres se voient contraints de choisir entre émigrer sous quinze jours ou prêter le serment constitutionnel. De plus, les Savoyards doivent répondre à une conscription extraordinaire : l’armée française a besoin d’hommes afin de pouvoir faire face à la ligue des monarchies européennes menaçant la France à ses frontières et de mener à bien une prochaine expédition en Sardaigne. Enfin, de même que sur le reste du territoire, les biens des émigrés sont confisqués, le port de la cocarde nationale tricolore est obligatoire et il faut un certificat de civisme même pour se déplacer dans une commune voisine. Les idées révolutionnaires ont bien pénétré en Savoie et sont parfois acceptées avec enthousiasme, mais une partie de la communauté a très mal vécu l’exécution de Louis XVI en janvier 1793, supporte difficilement le sort réservé à la religion et en particulier à ses officiants et refuse catégoriquement d’aller se battre pour la Convention lorsqu’elle annonce une levée de masse obligatoire. 

Ancienne carte postale de Thônes, située au carrefour des vallées du Fier et du Nom (actuel département de Haute-Savoie)

Ce début mai 1793, des habitants des communes de Dingy-Saint-Clair, Alex, La Balme-de-Thuy, Les Clefs, Serraval, Manigod, Villards-sur-Thônes, Saint-Jean-de-Sixt, Le Grand-Bornand, La Clusaz, et Entremont se joignent aux Thônais dans l’insurrection contre les Conventionnels français. Les hommes, pour la plupart paysans, s’arment comme ils le peuvent avec des fusils, des bâtons ou des faux. Ils sont 4 à 5000, âgés de 18 à 60 ans, qui se sont choisis comme chef le chevalier Galley de Saint-Pierre, ancien officier du régiment de Genevois. Ils s’organisent et il est décidé de répartir les hommes en différents points stratégiques avec un quartier général et un camp, établis sur le plateau Morette près de la Balme*. Ils fabriquent des canons en bois avec des troncs d’arbre creusés et cerclés de fer mais malgré cela, leurs moyens sont largement inférieurs à ceux de l’armée républicaine. 

 

 

 

*près du lieu où actuellement se trouve la Nécropole Morette, Nécropole nationale des combattants maquisards des Glières.

Département du Mont-Blanc, créé fin 1792; carte ancienne réalisée à la fin du XVIIIe siècle

Marguerite Frichelet, trente-six ans se trouve au milieu de la mêlée, des préparatifs jusqu’aux affrontements. Orpheline très jeune, elle est recueillie par le notaire Avet, demeurant à Thônes, dont la femme est une cousine de sa mère. En 1786 elle part pour Paris, puis Anger où elle est au service de la maison de la marquise de Fréaux, apparemment comme préceptrice. Peu après le début de la Révolution cette famille fuit la France et Marguerite revient à Chambéry, travailler auprès du baron Pierre-Clément Foncet de Montailleur, avocat général au Sénat du Duché de Savoie. Après les événements que l’on connaît, il quitte également la France avec sa famille et Mlle Frichelet-Avet rentre à Thônes chez son père adoptif au début de l’année 1793. Elle parvient à trouver un peu de travail : elle fait des dentelles, apprend à lire et à écrire à des jeunes gens et enseigne le catéchisme aux jeunes filles aisées. Elle était probablement très attachée à la religion catholique ainsi qu’à son pays de Savoie, et à la Monarchie. Elle prend ainsi le parti des Insurgés et va jusqu’à participer activement aux émeutes. 

Le dimanche 5 mai sur la place publique de Thônes, avant le départ de la petite armée pour rejoindre sa position, La Frichelette harangue les futurs combattants et distribue des cocardes bleues, emblèmes savoyards. Le drapeau bleu et blanc traversé par la Croix de Savoie est également brandi par la foule. Le lendemain, alors que les troupes mettaient trop de temps à partir, c’est encore Marguerite qui monte au clocher de l’église de Thônes pour sonner le tocsin ! Puis elle se rend au camp de Morette et donne des ordres afin d’assurer l’approvisionnement en vivres et en munitions. Elle donne des directives à des femmes qui rapportent blé, vin, eau-de-vie et vêtements de la vallée et elle supervise la fabrication de balles et de mitraille à partir de débris de plomb et d’étain. Dans les quelques jours qui suivent, elle se déplace de groupes en groupes et harangue sans relâche les hommes afin de les encourager, se rend dans chaque maison afin d’entraîner même les femmes dans la bataille et les convaincre de participer à la cause. La nuit, elle poursuit son action et il lui arrive de s’habiller en homme pour ne pas être importunée. 
Du 7 au 9 mai, les deux camps s’affrontent. Les insurgés, moins bien équipés que les hommes de l’armée conventionnelle, sont en difficulté. Marguerite Frichelet est juste à l’arrière du front: elle s’occupe de soigner les blessés. Bientôt les Français viennent à bout des rebelles qui, manquant de poudre et de munitions, sont encerclés. 

Les jours suivant, la France exerce des représailles. Des maisons sont pillées et de nombreuses arrestations ont lieu. La Frichelette est appréhendée le dimanche 12 mai alors qu’elle rentrait à Thônes. Le 14 elle est interrogée une première fois puis déférée au tribunal criminel du département à Annecy. Accusée d’avoir aidé et ravitaillé les insurgés, d’avoir sonné le tocsin, elle est même désignée comme l’une des principales instigatrices de l’insurrection. Elle est auditionnée le 17 mai : quatre témoins à charge originaires de Thônes l’accusent et elle ne dispose pas de défenseur. Elle avoue tout à ses accusateurs qui la condamnent à la peine capitale et à la confiscation de ses biens par la Nation. L'affaire est rapidement menée et elle est fusillée le 18 mai, sur le Champs de Mars d’Annecy – actuel Pâquier. 
Ses dernières paroles auraient été : « Je meurs fidèle à mon Dieu et à mon Roi. Vive la religion catholique ! Vive le roi de Sardaigne ! Tirez seulement ». Selon d’autres sources elle aurait seulement eu le temps de crier « Vive la religion ! Vive le roi ! ». Son corps sans vie est ensuite jeté à la fosse commune. 

 

Quelle que soit la façon dont elle a vécu ses derniers instants, son nom a traversé presque 230 années d’histoire et est parvenu jusqu’à nous. Il est non seulement ancré dans les mémoires mais il est aussi inscrit dans le marbre : il existe à Thônes une rue Marguerite Frichelet, une pièce de théâtre et un musée lui ont été dédié au XXe siècle, des guides touristiques l’ont mentionnée dans la seconde moitié du XXe siècle, une association de soutien au spectacle vivant à Annecy s’appelle

« Association d’entraide Marguerite Frichelet » , une plaque commémorative a été inaugurée au Pâquier en 2015 et son nom est aujourd’hui mis en avant par un parti politique local et des groupes autonomistes. Qualifiée de « Jeanne Hachette savoyarde » en 1948 et surnommée « La Jeanne d’Arc savoyarde » dans une bande dessinée parue en mai 2022, il est fascinant de constater que son nom est brandi depuis quelques années comme un symbole de l’identité savoyarde. L’image d’elle qui nous est parvenue renvoie à la figure classique de l’émeutière et de la femme en arme que l’on trouve dans l’Ancien Régime. Son action a été louée et sa participation aux événements de Thônes de 1793 amplifiée, certains allant jusqu’à prétendre qu’elle aurait levé une armée à elle seule.

 
Marguerite Frichelet est désormais entré dans la légende !  

 

 

 

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Sources / Bibliographie

 

Archives Départementales de Haute-Savoie, acte de naissance de Marguerite Frichelet 2 janvier 1756, 4 E 199

"Frigelette", Charles Buet, 1893 - 1897 
« Souvenirs historiques d’Annecy jusqu’à la Restauration » par le chanoine J. Mercier, 1878
« La Frichelette de Thônes. Guerre, mémoire et identité territoriale dans les Aravis de 1793 à l’âge Internet », Franck Roubeau, 2016

Journaux:  
« L’Univers » 5 octobre 1891
« Lyon Républicain », « Une Vendée savoyarde », Louis Maynard, 26 décembre 1936 ; elle est présentée comme « l’âme de l’insurrection »